Réduction des pesticides: une nouvelle usine pour élever des mouches roses à Sherrington

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Par Marc-André Couillard
Réduction des pesticides: une nouvelle usine pour élever des mouches roses à Sherrington
Les mouches sont colorées pour que les scientifiques puissent les repérer dans les champs, dans le but de les recenser. (Photo : gracieuseté - Phytodata)

AGRICULTURE – Le Consortium Prisme a inauguré sa toute nouvelle usine à mouches roses, le 12 octobre. Construit au coût d’environ 650 000 $, ce bâtiment de 2800 pieds carrés, situé à Sherrington, permettra d’élever pas moins de 22 millions de mouches annuellement. Elles seront stérilisées, puis relâchées dans les champs d’oignons secs et d’oignons verts. Cette technique permet de réduire l’utilisation des pesticides pour lutter contre la mouche de l’oignon. Voici comment.

La compagnie de recherche Phytodata, qui fait partie du Consortium Prisme, travaille sur la mouche de l’oignon depuis une quinzaine d’années. Il faut dire que 90 % des oignons cultivés au Québec sont produits dans la MRC des Jardins-de-Napierville.

Comme son nom l’indique, la mouche de l’oignon pond ses œufs à la base du plant d’oignon. La larve s’en nourrit et détruit le plant. Lorsque le plant est jeune, il ne suffit pas à nourrir une larve, qui peut alors s’attaquer à plusieurs plants voisins.

La nouvelle usine à mouches roses est située à Sherrington.

Plutôt que de les combattre avec des produits chimiques, les agriculteurs peuvent relâcher des dizaines de milliers de mouches mâles stérilisées dans les champs. Les mâles stériles s’accouplent avec les femelles naturelles, qui pondront donc des œufs vides. Cela aura pour effet de préserver les plants d’oignons et de contrôler la population de mouches de l’oignon, sans utiliser de pesticides.

En 2017 seulement, le recours aux mouches stériles a permis d’éviter l’utilisation de 4,6 tonnes de chlorpyrifos, l’insecticide utilisé pour contre cet insecte.

«Avec cette usine, il n’y a pas vraiment de limite à ce qu’on peut produire, indique Anne-Marie Fortier, responsable de la production et de la coordination des lâchers de mouches stériles chez Phytodata. Ça va dépendre de la demande des producteurs.»

Efficacité

Jusqu’en 2011, les agriculteurs de la région utilisaient le chlorpyrifos, un insecticide chimique, pour lutter contre cette mouche. Au fil des ans, l’insecte a développé une résistance à ce produit, si bien que par endroits, les pertes atteignaient 10 % des superficies cultivées, indique Mme Fortier.

En 2017, les superficies traitées à l’aide des mouches stériles ont obtenu moins de 1 % de pertes dans l’oignon vert et un peu plus de 1 % de pertes dans l’oignon sec, pouvait-on lire dans un document de synthèse préparé par Prisme et remis au public lors de l’inauguration de son usine à mouches.

Anne-Marie Fortier, entomologiste chez Phytodata.

Effet démultiplié

L’effet de l’utilisation des mouches stériles se fait déjà sentir puisqu’on le nombre de mouches stériles relâchées par hectare a diminué de 90 % depuis 2011.

Le fait de maintenir les populations de mouches naturelles à un bas niveau permet à la fois de réduire l’impact de cet ennemi des cultures et les coûts associés à l’utilisation des mouches roses.

«On vise un ratio de deux mouches stériles pour une mouche naturelle», précise Mme Fortier.

À ce jour, 16 producteurs de la région ont opté pour cette technique et 4 autres dans Lanaudière.

«Il y a environ 2500 hectares d’oignons au Québec et on relâche des mouches stériles sur 680 hectares. C’est une bonne proportion», indique Mme Fortier.

Il faut dire que depuis 2017, le ministère de l’Agriculture offre une subvention aux agriculteurs qui achètent des mouches roses. Cette aide représente 70 % du coût d’achat, jusqu’à un maximum de 12 000 $ par ferme.

Présentement, il en coûte environ 345 $ pour relâcher 30 000 mouches sur une superficie d’un hectare, précise Mme Fortier.

Si la plupart des agriculteurs embarquent, ça diminue beaucoup le coût parce qu’on a besoin de moins de mouches relâchées pour obtenir le même résultat.

Anne-Marie Fortier, entomologiste chez Phytodata

Environnement

Les efforts déployés par les agriculteurs depuis 2011 se mesurent aussi dans le niveau de contamination de l’eau du ruisseau Gibeault-Delisle, qui diminue.

De 2005 à 2007, le chlorpyrifos a été détecté dans 100 % des échantillons prélevés dans ce cours d’eau qui serpente la région.

En 2013, ce produit chimique était présent dans 77 % des échantillons recueillis, contre 40 % en 2014.

Les concentrations détectées ont aussi diminué de façon importante, passant de 2,2 microgrammes par litre en 2006, à 0,05 en 2014.

On relâche environ 30 000 mouches roses à l’hectare d’oignons secs, par années, dans la région.

Élevage

Pour obtenir des mouches stériles roses, il faut élever des mouches de l’oignon naturelles dans des cages. Elles pondent des œufs qui sont ensuite récoltés.

Ces œufs sont déposés dans une diète artificielle que les scientifiques de Phytodata ont développée. Il s’agit d’une sorte de pâte, de couleur beige, composée notamment de farine, de cellulose et d’autres ingrédients dont les œufs de mouche se nourrissent.

Cette mixture est entreposée pendant 60 jours à 15 degrés. Après quoi, les œufs se transforment en pupes, sorte de petits cocons bruns, qui constitue le stade suivant du développement de la mouche.

À cette étape, on met la mixture dans un bac d’eau. Comme les pupes flottent, elles remontent à la surface et sont récupérées. Elles sont ensuite entreposées au réfrigérateur, à 4 degrés.

Lorsqu’un agriculteur commande des mouches stériles, les pupes sont envoyées chez Nordion, à Laval. Cette entreprise les irradie à l’aide de rayons gamma, ce qui a pour effet de stériliser la mouche à naître.

À leur retour, les pupes sont déposées dans le colorant rose. Quand la mouche en émerge, elle conserve cette couleur, qui permet aux scientifiques de les reconnaître lorsqu’ils les capturent dans les champs traités, dans le but de les recenser.

«La production des mouches stériles débute à la fin du mois d’octobre, jusqu’au début de février, explique Mme Fortier. Les lâchers au champ ont lieu chaque semaine, de mai jusqu’à l’automne.»

La pupe ressemble à un petit cocon brun, à peine plus gros qu’un grain de riz. C’est de cette pupe qu’émerge la mouche de l’oignon.

Les mouches roses en chiffres

  • Environ 30 000 mouches roses sont relâchées par hectare d’oignons sec, par année;
  • Les superficies d’oignons utilisant les mouches stériles sont passées de 140 hectares en 2011, à 680 hectares en 2017;
  • Le taux d’introduction de mouches stériles a diminué de 90 % en cinq ans, grâce à la baisse des populations naturelles.

Source: Consortium Prisme

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