Des oreilles au bout des doigts : Sylvain Cormier présente 35 ans de rendez-vous musicaux
Musique. Le critique musical Sylvain Cormier en a vu défiler des artistes et entendu des milliers de chansons. Au fil des mélodies, il a développé un regard unique sur la musique et, surtout, son évolution au Québec. Condenser une carrière aussi riche en reportages et en découvertes n’est pas une mince affaire. Et c’est pourtant un pari relevé avec Des oreilles au bout des doigts, un recueil de 80 textes qui constitue une véritable anthologie du registre musical québécois des trois dernières décennies.
Sylvain Cormier connaît la musique. Il la consomme depuis qu’il est haut comme trois pommes, en absorbe les émotions, les nuances et les trépidations. Le Canada Français est allé à sa rencontre dans sa demeure située au cœur du village de Lacolle. Son bureau est une vraie bibliothèque musicale : les incalculables disques compacts qui tapissent les murs, les biographies d’artistes empilées sur les étagères, les classeurs débordant de transcriptions et de dossiers d’artistes constitués au fil du temps, sans oublier les quelque 5000 disques vinyle soigneusement classés dans son sous-sol, témoignent tous d’une vie consacrée à explorer ces mille et une facettes.
Sans même m’en rendre compte, mon écriture a toujours cherché une certaine harmonie des sons. On peut le constater en me lisant, c’est comme si je voulais que ça rime un peu. C’est un texte que j’écris, et non une chanson, mais j’ai toujours voulu que ce soit harmonieux, qu’il n’y ait pas deux syllabes qui s’entrechoquent. »
– Sylvain Cormier
Première entrevue décisive
Le mélomane perçoit son parcours professionnel comme celui d’un passionné qui a eu le privilège de faire de son amour de la musique un métier. « Quand j’allais voir un show, même si j’étais devenu professionnel, je l’ai toujours vécu comme un fan. Mais, en même temps, comme quelqu’un qui en savait assez pour ne pas avoir l’air fou devant l’artiste. Je pouvais vivre une rencontre qui était intéressante pour l’artiste et qui, pour moi, comblait un désir qui remontait à l’enfance », raconte-t-il.
Bachelier en études françaises, rien ne le prédestinait à devenir journaliste, encore moins journaliste musical, un métier qui n’en était pas encore un à l’époque. C’est un heureux concours de circonstances, teinté d’audace, qui l’a conduit sur cette voie. Un jour, calepin et enregistreuse à la main, il tente sa chance, accompagné d’un ami photographe, auprès du groupe rock français Les Rita Mitsouko.
« On a convaincu un relationniste qu’on travaillait pour le journal étudiant de l’UdeM, Le Continuum. Ce n’était pas vrai du tout, j’allais même plus à l’université, mais on a réussi à avoir une entrevue avec le groupe dans sa suite d’hôtel », raconte-t-il. Gageure accomplie, galerie épatée, l’article fait la une du Continuum la semaine suivante. Comme quoi il suffit parfois de jouer les joyeux imposteurs pour qu’une vocation prenne racine.
Une plume bien à lui
La suite appartient désormais à l’histoire : 35 ans de collaboration et de critique musical au sein du journal Le Devoir, 5000 textes d’artistes locaux et internationaux, plus de 2000 spectacles couverts et d’innombrables critiques d’albums. Pour ce qui est de la musique contemporaine québécoise, il serait difficile d’en écrire les annales sans faire une place à Sylvain Cormier. Son livre Des oreilles au bout des doigts est une preuve tangible : 80 textes retenus parmi un corpus qui semble presque infini, et derrière se cache un minutieux travail de recherche, de tri et de fouille dans les archives, mené à bon port par son amie et rédactrice en chef d’Elle Québec, Louise Dugas, ainsi que le coéditeur de Somme toute/Le Devoir, Paul Cochon.
Des monuments que sont Gilles Vigneault et Richard Desjardins aux nouvelles aventures de Pierre Lapointe, de l’époque yéyé de Michel Louvain aux 99 Nights introspectives de Charlotte Cardin, du trésor national qu’est Paul Daraîche à l’énigme qu’incarne Jean Leloup, l’ouvrage embrasse un vaste pan du patrimoine musical d’ici. Il réunit des entrevues qui vont bien au-delà de la formule classique des questions-réponses.
Sylvain Cormier a rapidement privilégié une approche des plus humaines. Sa façon de dialoguer avec ses invités fait tomber les barrières et donne l’impression d’assister à une simple jasette entre deux amis. « Je ne me suis jamais demandé qui était le destinataire de mes textes. J’avais ma préparation, j’écoutais les disques, je lisais les paroles des chansons, mais je ne demandais jamais de quoi on allait parler. Je faisais juste vivre la rencontre, et il arrivait ce qui arrivait », explique-t-il en toute simplicité.
Et, si certaines lectures s’attardent aux cordes musicales des artistes, d’autres touchent des cordes beaucoup plus sensibles. On y découvre, entre autres, une Ginette Reno qui se révèle avec une franchise déstabilisante, évoquant notamment sa tendance à l’autosabotage. À d’autres moments, c’est le journaliste lui-même qui laisse paraître sa vulnérabilité, racontant par exemple avoir abordé, avec une certaine appréhension et presque intimidé par la grandeur du personnage, son entretien avec Diane Dufresne.
Le chapitre « Au bûcher ! » rallume quelques braises en revisitant les critiques qui ont fait réagir. La plume de Cormier écorche parfois, mais toujours avec une réelle reconnaissance du talent et du parcours de ceux qu’il critique. Garou, Cœur de pirate, Claude Dubois et même notre Céline nationale n’y échappent pas.
Mélodie ou parole ?
Est-ce que Sylvain Cormier retient avant tout les paroles ou la mélodie lorsqu’il écoute une chanson ? « C’est la mélodie pour moi. J’ai toujours reçu d’abord les chansons comme des phonèmes. Tant que je n’ai pas le texte et les paroles devant les yeux, ça demeure des sons, je compare ça à un instrument », explique-t-il.
Cette sensibilité aux sonorités trouve d’ailleurs un écho dans son style d’écriture. « Sans même m’en rendre compte, mon écriture a toujours cherché une certaine harmonie des sons. On peut le constater en me lisant, c’est comme si je voulais que ça rime un peu. C’est un texte que j’écris, et non une chanson, mais j’ai toujours voulu que ce soit harmonieux, qu’il n’y ait pas deux syllabes qui s’entrechoquent », poursuit-il.
La cadence a quelque peu ralenti ces dernières années. Terminés les spectacles sept soirs sur sept et la course contre la montre pour remettre un compte rendu aussitôt la dernière note jouée, les temps et les échéances ont bien changé. Mais une chose demeure toutefois inchangée, Sylvain Cormier continue de suivre la musique avec la même perceptibilité et cette plume singulière qu’on lui connaît.
Le critique musical n’écarte pas la possibilité de publier un autre tome, cette fois consacré à ses entretiens avec des artistes américains ou européens. « Pour l’instant, ce que je comprends, c’est que la formule du livre fonctionne. L’idée, c’est qu’on peut commencer par lire les textes consacrés aux artistes qui nous intéressent, puis se rendre compte que c’est peut-être davantage l’écriture qui nous interpelle. Le livre contient surtout des entrevues, mais aussi des comptes rendus de spectacles et des critiques d’album. On n’est pas obligé d’être fan de tous les artistes pour y trouver son compte », souligne-t-il.
