Kirsten Hillman devait constamment garder ses yeux «sur la rondelle»
WASHINGTON — Si Kirsten Hillman, qui quittera à la fin du mois ses fonctions d’ambassadrice du Canada aux États-Unis, écrivait ses mémoires, le titre serait probablement «La diplomatie est un sport de contact».
Un coup d’œil sur son curriculum vitae nous en donnerait les raisons.
C’est la joueuse sous-estimée prête à se jeter dans la mêlée pour défendre les intérêts économiques du Canada contre les visées protectionnistes des États-Unis.
Comme un défenseur se jetant devant les tirs adverses, elle devait faire échouer les ambitions du président américain Donald Trump de faire du Canada le 51e État.
«Il faut juste garder les yeux sur la rondelle, affirme celle qui a été la première femme à occuper ce rôle important. Quel est exactement notre travail ici à Washington et dans l’ensemble du pays en tant que diplomates canadiens? Notre travail consiste à faire de notre mieux pour obtenir le maximum pour le Canada.»
Il y aura toujours des distractions et des diversions, reconnaît Mme Hillman, «mais il faut continuer simplement à avancer».
La diplomate a grandi à Calgary et à Winnipeg. Avant de venir à Washington, elle s’était forgé une réputation de fonctionnaire compétente et d’experte en politique commerciale.
Elle a été conseillère juridique principale du Canada auprès de l’Organisation mondiale du commerce et négociatrice en chef du Canada pour l’Accord de partenariat transpacifique global et progressiste.
Elle est arrivée à Washington en 2017 pour occuper le poste d’adjointe de l’ambassadeur David MacNaughton pendant le premier mandat de Donald Trump alors que le président menaçait de déchirer l’Accord de libre-échange nord-américain.
La négociation de l’Accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, qui a remplacé l’ALENA, a été un test décisif pour la diplomatie canadienne. Robert Lighthizer, alors représentant commercial de M. Trump, a raconté dans son livre qu’à un moment donné, les deux pays ne se parlaient plus et que «l’ALENA ne tenait plus qu’à un fil».
Finalement, le nouvel accord, mieux connu sous le nom d’ACEUM, a été signé par les trois pays. Cet accord doit être révisé cette année et les commentaires publics de Donald Trump laissent présager des négociations longues et difficiles.
L’expérience de l’ACEUM a permis à Mme Hillman de bien comprendre les écueils de la diplomatie à l’ère Trump, ce qui lui a été très utile après sa nomination au poste d’ambassadrice en 2020.
Elle a dû relever rapidement de grands défis. Il y a eu la pandémie de COVID-19, la nouvelle administration Biden à gérer et un nombre croissant de crises mondiales. Elle a collaboré avec le gouvernement américain pour obtenir la libération de Michael Spavor et Michael Kovrig, détenus en Chine.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a compliqué davantage les relations entre les deux pays, concède Mme Hillman.
Forte réputation
Kirsten Hillman est réputée à Washington pour sa capacité à naviguer aussi bien dans les sphères républicaines que démocrates. Le magazine mensuel The Washingtonian l’a désignée à plusieurs reprises, y compris l’année dernière, comme l’une des femmes les plus puissantes de Washington.
Peu importe la personne qui se trouve en face d’elle, son travail consiste à écouter et à rechercher un terrain d’entente, dit-elle. Cela ne signifie pas toujours accepter la position médiane comme compromis.
«La diplomatie ne consiste pas à trouver un compromis, souligne-t-elle. Il ne s’agit pas de prendre en compte le point de vue du Canada et celui des États-Unis, de les édulcorer et de trouver un terrain d’entente acceptable pour les deux parties. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Représenter son pays dans un autre pays, c’est… défendre les intérêts de son pays, essayer de minimiser les risques, mais en restant pleinement fidèle aux valeurs de son pays.»
Mme Hillman a voyagé dans l’ensemble des États-Unis. Elle s’efforce de rencontrer des personnes à tous les ordres du gouvernement. Personne ne considère que c’est un travail facile, mais il est important, aujourd’hui plus que jamais.
«Je suis très fière de notre pays et je suis très honorée d’avoir ce rôle qui consiste à essayer de diriger nos relations globales avec ce pays, lance-t-elle. Et même lorsque je suis épuisée, je me raccroche à cela et je me dis que c’est vraiment important.»
Les tâches importantes ne font pas toujours la une des journaux. Mme Hillman se souvient avoir reçu des courriers de particuliers et d’entreprises qui cherchaient de l’aide pour résoudre des problèmes allant des contrats aux questions transfrontalières liées à l’eau.
Elle dit avoir reçu de nombreux courriels au cours de l’année écoulée, remerciant l’équipe de l’ambassade d’avoir su naviguer dans les turbulences sans précédent de la deuxième administration Trump.
«J’ai beaucoup de chance, dit Mme Hillman avec un large sourire. Vraiment.»
La décision de quitter ce poste n’a pas été facile, avance-t-elle. Elle avait discuté avec le premier ministre Mark Carney de la possibilité de rester après la victoire libérale aux élections de 2025 afin de faciliter la transition, mais avait rappelé que son mandat à Washington touchait à sa fin.
«Je veux aussi commencer un nouveau chapitre de ma vie», explique Mme Hillman.
M. Carney a nommé Mark Wiseman, un financier, comme prochain ambassadeur du Canada à Washington. Son mandat s’amorcera le 15 février.
Lorsqu’on lui a demandé quels conseils elle donnerait à son successeur, Mme Hillman a répondu qu’il était important de collaborer.
«Ce n’est pas un travail qui peut être accompli par une seule personne, a-t-elle déclaré. C’est un travail d’équipe, et quelle équipe!»
La diplomatie consiste à aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent, ajoute-t-elle. Tout diplomate canadien à Washington devrait prendre le temps de rencontrer des personnes en dehors de la bulle de Washington, notamment les gouverneurs et les hommes d’affaires qui ont un intérêt direct dans une relation saine entre le Canada et les États-Unis.
«Pour comprendre ce que sont les États-Unis, il faut quitter Washington, D.C. C’est certain.»
