L’industrie de la fraise en péril

L’industrie de la fraise en péril
La production de fraises et de framboises engendre des recettes de 30 M$ annuellement et emploie 11 000 travailleurs

À compter de mai 2014, les cueilleurs de petits fruits seront payés au salaire minimum plutôt qu’au rendement. Une décision qui aura un effet dévastateur sur l’industrie de la fraise et de la framboise au Québec craignent les producteurs, qui appréhendent une pénurie de main-d’œuvre. Si cette nouvelle façon de rémunérer les cueilleurs devait s’appliquer,  plus de  30% des producteurs cesseraient carrément de produire des fraises selon un sondage mené par l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec (APFFQ). «Ce règlement, ça va tuer notre industrie», soutient son vice-président Louis Bélisle.

La pluie et le froid ont quelque peu retardé le mûrissement des fraises du Québec ces dernières semaines, mais les producteurs sont aux prises avec un autre souci de taille.  À partir de 2014, les cueilleurs cesseront d’être payés au rendement et seront désormais payés à l’heure, au salaire minimum.

Appréhendant une catastrophe dans l’industrie si cette mesure entre en vigueur, les producteurs ont entrepris des pourparlers avec plusieurs députés et ministres, notamment la ministre du Travail Agnès Maltais, afin de la convaincre de ne pas aller de l’avant avec cette décision, planifiée en 2010, au moment où les Libéraux étaient au pouvoir.

La fin des fraises du Québec?

Les résultats d’un sondage mené par l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec (APFFQ), auprès de 55 producteurs de toutes tailles et provenant de plusieurs régions du Québec, fait craindre le pire.  31% des répondants ont indiqué qu’ils cesseront de produire des fraises si cette nouvelle façon de rémunérer les cueilleurs devait s’appliquer.  De plus, 30% d’entre eux ont indiqué qu’ils diminueraient de beaucoup leur production, tandis que 38% ont indiqué qu’ils augmenteraient leur recours à de la main-d’œuvre étrangère.  Selon l’APFFQ, le marché des fraises et des framboises au Québec, génère des recettes de plus de 30 M$ annuellement.

Pierre Ouellet, de la Fraisière J.A. Ouellet à St-Rémi, est l’un des producteurs qui craignent l’application de ce nouveau mode de rémunération, remettant même en question sa volonté de poursuivre la production de fraises. «Nous, on paie au rendement.  Les grosses journées, on a 30 ou 35 cueilleurs qui travaillent au champ.  Si il faut payer le salaire minimum à tout le monde, je vais diminuer ou même arrêter de faire des fraises», affirme-t-il.

L’application de ce nouveau règlement à partir de 2014 inquiète aussi Dominique Larouche, chez Les Fraises Louis Hébert, à St-Valentin.  «On peut engager des jeunes de 12 ans, dont c’est le premier emploi.  Quand ils commencent, ils ne cueillent pas autant de fraises que ceux qui en sont à leur deuxième ou troisième saison et qui ont acquis de l’expérience.  À 3$ du panier, s’ils en cueillent 4 ou 6, ça devient encore plus payant que le salaire minimum.  Hier, une cueilleuse a ramassé 16 paniers, entre 7h30 et 11h, ce qui donne près de 14$ de l’heure», explique-t-elle.

Mme Larouche ne s’inquiète pas outre mesure des conséquences de ce règlement.  «On n’arrêtera pas de produire, on va s’adapter.  On veut engager des jeunes, mais ils devront être capables de ramasser des fraises pour au moins valoir le salaire minimum.  Je ne peux pas vendre mon «crate» 30$!  Si je ne peux plus payer personne pour les ramasser, les gens les ramasseront eux-mêmes», philosophe-t-elle. 

Inquiétudes

À l’APFFQ, on s’explique mal cette volonté du gouvernement d’aller de l’avant avec ce règlement qui modifiera un système qui fonctionnait bien selon eux.  «Ce mode de rémunération est très adapté au secteur, explique Caroline Thibault, directrice générale de l’APFFQ.  La cueillette des fraises doit se faire à la main, ça ne peut pas être mécanisé.  Ça permet à des jeunes d’avoir un premier emploi.  Par contre, les producteurs ne voudront pas embaucher un jeune de 14 ans, payé au salaire minimum, qui ne cueille qu’un «crate» de fraises à l’heure. 

Les producteurs ne veulent pas avoir à faire de la discipline dans les champs avec 30 ou 40 jeunes cueilleurs, pour s’assurer qu’ils produisent.  Le fait d’être payé au rendement, ça satisfait les cueilleurs, qui peuvent aller chercher jusqu’à 15$ ou 16$ l’heure et les producteurs.  D’ailleurs, aucune plainte n’a été retenue à la Commission des normes du travail (CNT) depuis 2004.»

Avec l’imposition du salaire horaire pour tous, les producteurs craignent une pénurie de main-d’œuvre.  «T’auras plus de cueilleurs qui vont venir au salaire minimum.  On ne se mentira pas, ce n’est pas un travail facile», soutient Louis Bélisle, vice-président de l’APFFQ. 

D’autre part, selon l’APFFQ, 10% des quelque 11 000 emplois sur les 700 fermes productrices de fraises et de framboises sont actuellement occupés par des travailleurs étrangers.  Cependant, à la lumière du sondage mené par l’APFFQ, il semble que plusieurs producteurs seront moins enclins à offrir ces emplois aux jeunes de la région et vont plutôt préférer avoir recours à la main-d’œuvre étrangère, qui est reconnue pour son expérience et son efficacité. 

«C’est déplorable!  Le ministre de l’Agriculture, M. Gendron, veut promouvoir les aliments du Québec avec sa récente Politique de souveraineté alimentaire, mais ce règlement, ça va tuer notre industrie, affirme M. Bélisle.  S’il manque de main-d’œuvre, ce n’est pas tous les petits producteurs, qui approvisionnent leurs marchés locaux dans toutes les régions du Québec, qui vont être capables d’engager de la main-d’œuvre étrangère.»  Selon lui, beaucoup de  producteurs de fraises et de framboises ne produisent que cela.  Comme la saison ne dure que 3 ou 4 semaines, il n’est pas rentable pour les producteurs d’avoir recours à de la main-d’œuvre étrangère, puisqu’ils doivent notamment assumer les coûts de déplacement et d’hébergement pour ces travailleurs.

«L’intention du gouvernement était d’assurer au moins l’équivalent du taux général du salaire minimum, explique Mélanie Harvey, attachée de presse au cabinet de la ministre du Travail Agnès Maltais.  Nous sommes conscients qu’il y a des petites entreprises qui pourraient être touchées.  Nous sommes également sensibles à la pénurie de main-d’œuvre locale pour les producteurs de petits fruits.  Une rencontre s’est tenue entre l’APFFQ et le cabinet de la ministre le 22 mai dernier.  L’APFFQ nous a fourni leurs données tout récemment et nous les analysons présentement.  Nous voulons prendre le temps nécessaire pour regarder le règlement afin de protéger les travailleurs tout en favorisant la survie de nos petites entreprises maraîchères.»

Les producteurs se mobilisent

L’APFFQ a fait valoir son désaccord à l’automne dernier.  «29 députés ont été rencontrés et les discussions vont bon train, explique la directrice-générale Mme Thibault.  On sent de l’ouverture au cabinet de Mme Maltais.  Ce sont les Libéraux qui ont fait ce règlement, mais ils viennent de nous signer une lettre d’appui pour le changer.»  L’APFFQ a obtenu un mandat clair de la part des producteurs.  «Lors de notre assemblée en février, les producteurs nous ont donné le mandat de porter ce dossier au maximum sinon, on va perdre plein de producteurs», indique M. Bélisle.

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